Finalement, le réveil à 3h du matin est presque une délivrance. Après une courte nuit à chercher en vain le sommeil au refuge Gnifetti, autant être à présent éveillé pour quelque chose, à savoir l’ascension du Mont Rose.
Je file Ă la salle du petit dĂ©jeuner prendre des forces, rapidement rejoint par le guide. D’après les informations glanĂ©es la veille au soir, du mauvais temps s’annonce depuis l’Ouest, mais si nous partons assez tĂ´t et d’un pas rapide, nous devrions rejoindre le refuge Margherita (4553m) Ă temps.

Dans une nuit encore bien noire, nous répétons les gestes de la veille pour nous équiper, mettre nos crampons et lampe frontale, et nous encorder. Nous sommes d’attaque pour affronter le mur de neige devant nous, et ces 1000 mètres de dénivelés positifs. 2 sources de lumières attirent mon attention au pied de l’échelle du refuge. Face à nous, les cordées les pus matinales, déjà engagées dans la pente, sont telles une nuée de lucioles profitant de la pénombre nocturne pour naviguer librement. Derrière nous, des flashs intenses mais brefs viennent éclairer un instant le ciel noir au-dessus du Massif du Mont Blanc. De l’image mais pas de son, nous sommes trop loin pour qu’il nous parvienne. L’ambiance est calme, presque onirique dans ce clair-obscur d’altitude.
Pour être tout à fait honnête, une fois l’ascension débutée, je regardais surtout mes pieds. Il y a l’effort en pente raide bien sûr, mais aussi la nécessité d’assurer la stabilité de chaque nouveau pas, en fonction du pourcentage d’inclinaison et de la position de la corde mouvante, qui avait un plaisir un peu maso venait se glisser sous mes crampons. Bref, chaque pas d’inattention pouvait se payer cash ! Alors je préférais courber l’échine.

Seulement au moment des pauses, je tournais à nouveau les yeux vers le ciel. Les cordées devant nous avaient passé le col et n’étaient plus visibles. Dans notre dos, les éclairs se rapprochaient sans bruit. Mais impossible de leur donner une distance. Étaient-ils à 10 ou 100km ? Depuis notre poste d’observation exceptionnel au sommet des Alpes, la ligne d’horizon s’éloigne vertigineusement, et les distances se démultiplient…en apparence. La suite de l’histoire va me faire brutalement prendre conscience qu’il ne s’agissait que d’une illusion.

Tel un prédateur qui approche au plus près de sa proie sans se faire remarquer, nous n’avons pas vu venir sur nous la tempête, tapie dans notre angle mort. Mais soudain, les étoiles ont arrêté de scintiller, l’horizon s’est bouché et la visibilité s’est limitée à la longueur de notre cordée. Le vent s’était levé et soulevait par rafale de petits cristaux de glace à la surface du glacier, leur offrant un voyage supersonique à seulement quelques mètres du sol. Ce sont nos joues rosies, rare périmètre de peau non couverte, qui en gardent les stigmates après avoir subi un picotement continu, jusqu’à provoquer des cisailles microscopiques difficilement supportables. Ce « grésil » symbolisait la cavalerie, venue en éclaireur pour mieux cerner la cible. Nous étions désormais pris en étau et avancions avec peine, tandis que le guide devant nous s’en remettait au GPS de son téléphone pour reformer la trace enfouie de nos prédécesseurs.

A l’avant de la cordĂ©e, JĂ©rĂ©my se fige un instant, puis se dirige inquiet vers le guide : « J’entends un bourdonnement dans l’air ». La cordĂ©e est Ă l’arrĂŞt, Bastien rĂ©flĂ©chit quelques instants, puis ordonne : « Enlevez tout ce que vous avez de mĂ©tallique sur vous, et commencez Ă creuser un trou dans la neige pour vous protĂ©ger ». C’est la stupeur, le danger est donc imminent ! Nous n’avons fait pourtant que la moitiĂ© du chemin. Crampons et piolets sont retirĂ©s en toute hâte, et les deux JĂ©rĂ©mie(y) commencent dĂ©jĂ Ă dĂ©gager frĂ©nĂ©tiquement la neige devant nous, pour constituer un abri de fortune. Pendant ce temps, Bastien s’est Ă©loignĂ© du groupe pour enfouir sous la neige tous les objets mĂ©talliques. En quelques minutes Ă peine, le trou est constituĂ©, nous nous y glissons tous les 6, telle une famille des manchots en quĂŞte d’un peu de chaleur au coeur de l’Antarctique.


A peine le temps de souffler qu’un bruit sourd vient fracasser le ciel embrumé ! Ce n’est pas tombé loin, sans doute sur le bivouac Giordano (4167m), un piton rocheux juste au-dessus de nous. Tous nos sens sont en alerte, la menace aérienne peut revenir à tout moment. Nous sommes en train de vivre un bombardement de drones naturels…

Il n’y aura eu au final qu’une seule grande dĂ©flagration venue saturer l’air d’Ă©lectricitĂ©. Mais que d’émotions. Le gros de la tempĂŞte passĂ©, il nous faut repartir pour atteindre notre objectif du jour, le refuge Regina Margherita (4553m). Mais nous ne sommes plus aussi fringants que lors de la première moitiĂ© de l’ascension. Ceux qui se sont sacrifiĂ©s pour former le trou dans la neige n’arrivent plus Ă rĂ©chauffer leurs mains, l’altitude entame un peu plus notre physique crispĂ©, et pour couronner le tout, j’ai mal remis mon baudrier avant de repartir. Tel un pantalon trop large sans ceinture, je vais devoir le porter d’une main jusqu’à la fin de l’ascension. Car plus le temps de s’arrĂŞter Ă prĂ©sent pour se rhabiller, il faut rejoindre le refuge au plus vite. Nous ne savions pas ce qui pouvait encore nous tomber sur la tĂŞte.


Le grésil nous accompagnera jusqu’au bout, Bastien quittera la voie du col pour tracer une ascension la plus directe possible jusqu’au refuge, le genou de Jérémie le fera souffrir comme jamais, Warren aura la véritable impression de perdre ses doigts gelés, mais à force d’empressement et de ténacité, nous arrivons finalement à la porte du refuge avant midi. Je dis la porte, car nous ne pouvions rien discerner d’autre du bâtiment, nous étions littéralement dans le couvert nuageux, avec une visibilité nulle.


Une fois à l’intérieur du refuge, la pression de la matinée retombe un peu, les corps se relâchent pour se mettre en mode régénération et n’alimenter plus que faiblement notre cerveau. Je déambule alors sans but précis dans les différents espaces du refuge le regard hagard. Plus assez d’énergie pour donner une intention à mes actions, mais encore suffisamment pour capter quelques stimuli : je me rends compte qu’il y a beaucoup moins de monde ici qu’au Gnifetti. On sera une vingtaine tout au plus. C’est vrai que ces personnes nous ont regardé avec étonnement à notre arrivée : « Vous avez réussi à passer avec ce temps ? ». Effectivement, nous auront été les derniers à arriver au refuge ce jour-là . Tous les autres avaient renoncé derrière nous.
Une fois les affaires déposées dans notre chambre, et un repas de réconfort pris (mais pas de douche, il n’y a pas d’eau liquide pour cela à cette altitude), l’attente s’installe. Vraisemblablement, nous resterons dans les nuages jusqu’à demain matin. Impossible de sortir dans ces conditions. Les plus alertes comme Johann lancent un tournoi de UNO avec le guide. Ça apporte tout de suite un peu d’animation dans la salle à manger. D’autres doivent se confronter malgré eux au mal de l’altitude : barre sur le front, nausée continue, souffle court et corps raplapla. Pour eux, l’attente sera d’autant plus longue. De mon côté, la nuit blanche de la veille et les émotions de la matinée ont eu raison de ma résistance au sommeil. Je finis par m’endormir sur mon lit pour une « longue » sieste salvatrice. Je retrouve dans mon rêve ces personnes exceptionnelles qui ont construit ce refuge au début du XXème siècle. Leurs photos jalonnaient les murs de la salle à manger. Sans hélico, sans pétrole, à la seule force humaine et animale. Ces gens sont des héros !



