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Monte Rosa 🏔️ L’ascension

21 juillet 2024 : c’est le grand jour de l’ascension jusqu’Ă  4600m, mais tout ne va pas se passer comme prĂ©vu…

Finalement, le réveil à 3h du matin est presque une délivrance. Après une courte nuit à chercher en vain le sommeil au refuge Gnifetti, autant être à présent éveillé pour quelque chose, à savoir l’ascension du Mont Rose.

Je file Ă  la salle du petit dĂ©jeuner prendre des forces, rapidement rejoint par le guide. D’après les informations glanĂ©es la veille au soir, du mauvais temps s’annonce depuis l’Ouest, mais si nous partons assez tĂ´t et d’un pas rapide, nous devrions rejoindre le refuge Margherita (4553m) Ă  temps.

DĂ©part du refuge Gnifetti avant l’aube

Dans une nuit encore bien noire, nous répétons les gestes de la veille pour nous équiper, mettre nos crampons et lampe frontale, et nous encorder. Nous sommes d’attaque pour affronter le mur de neige devant nous, et ces 1000 mètres de dénivelés positifs. 2 sources de lumières attirent mon attention au pied de l’échelle du refuge. Face à nous, les cordées les pus matinales, déjà engagées dans la pente, sont telles une nuée de lucioles profitant de la pénombre nocturne pour naviguer librement. Derrière nous, des flashs intenses mais brefs viennent éclairer un instant le ciel noir au-dessus du Massif du Mont Blanc. De l’image mais pas de son, nous sommes trop loin pour qu’il nous parvienne. L’ambiance est calme, presque onirique dans ce clair-obscur d’altitude.

Pour ĂŞtre tout Ă  fait honnĂŞte, une fois l’ascension dĂ©butĂ©e, je regardais surtout mes pieds. Il y a l’effort en pente raide bien sĂ»r, mais aussi la nĂ©cessitĂ© d’assurer la stabilitĂ© de chaque nouveau pas, en fonction du pourcentage d’inclinaison et de la position de la corde mouvante, qui avait un plaisir un peu maso venait se glisser sous mes crampons. Bref, chaque pas d’inattention pouvait se payer cash ! Alors je prĂ©fĂ©rais courber l’échine.

DĂ©but de l’ascension du Mont Rose au tout petit matin

Seulement au moment des pauses, je tournais Ă  nouveau les yeux vers le ciel. Les cordĂ©es devant nous avaient passĂ© le col et n’étaient plus visibles. Dans notre dos, les Ă©clairs se rapprochaient sans bruit. Mais impossible de leur donner une distance. Étaient-ils Ă  10 ou 100km ? Depuis notre poste d’observation exceptionnel au sommet des Alpes, la ligne d’horizon s’éloigne vertigineusement, et les distances se dĂ©multiplient…en apparence. La suite de l’histoire va me faire brutalement prendre conscience qu’il ne s’agissait que d’une illusion.

Le temps se couvre sur le Massif du Mont Rose

Tel un prĂ©dateur qui approche au plus près de sa proie sans se faire remarquer, nous n’avons pas vu venir sur nous la tempĂŞte, tapie dans notre angle mort. Mais soudain, les Ă©toiles ont arrĂŞtĂ© de scintiller, l’horizon s’est bouchĂ© et la visibilitĂ© s’est limitĂ©e Ă  la longueur de notre cordĂ©e. Le vent s’était levĂ© et soulevait par rafale de petits cristaux de glace Ă  la surface du glacier, leur offrant un voyage supersonique Ă  seulement quelques mètres du sol. Ce sont nos joues rosies, rare pĂ©rimètre de peau non couverte, qui en gardent les stigmates après avoir subi un picotement continu, jusqu’à provoquer des cisailles microscopiques difficilement supportables. Ce « grĂ©sil Â» symbolisait la cavalerie, venue en Ă©claireur pour mieux cerner la cible. Nous Ă©tions dĂ©sormais pris en Ă©tau et avancions avec peine, tandis que le guide devant nous s’en remettait au GPS de son tĂ©lĂ©phone pour reformer la trace enfouie de nos prĂ©dĂ©cesseurs.

La visibilité se réduit vertigineusement dans les nuages

A l’avant de la cordĂ©e, JĂ©rĂ©my se fige un instant, puis se dirige inquiet vers le guide : « J’entends un bourdonnement dans l’air Â». La cordĂ©e est Ă  l’arrĂŞt, Bastien rĂ©flĂ©chit quelques instants, puis ordonne : « Enlevez tout ce que vous avez de mĂ©tallique sur vous, et commencez Ă  creuser un trou dans la neige pour vous protĂ©ger Â». C’est la stupeur, le danger est donc imminent ! Nous n’avons fait pourtant que la moitiĂ© du chemin. Crampons et piolets sont retirĂ©s en toute hâte, et les deux JĂ©rĂ©mie(y) commencent dĂ©jĂ  Ă  dĂ©gager frĂ©nĂ©tiquement la neige devant nous, pour constituer un abri de fortune. Pendant ce temps, Bastien s’est Ă©loignĂ© du groupe pour enfouir sous la neige tous les objets mĂ©talliques. En quelques minutes Ă  peine, le trou est constituĂ©, nous nous y glissons tous les 6, telle une famille des manchots en quĂŞte d’un peu de chaleur au coeur de l’Antarctique.

Moment de stupeur Ă  l’annonce de l’orage imminent !
Bloqués au pied du bivouac Giordano

A peine le temps de souffler qu’un bruit sourd vient fracasser le ciel embrumĂ© ! Ce n’est pas tombĂ© loin, sans doute sur le bivouac Giordano (4167m), un piton rocheux juste au-dessus de nous. Tous nos sens sont en alerte, la menace aĂ©rienne peut revenir Ă  tout moment. Nous sommes en train de vivre un bombardement de drones naturels…

L’Ă©clair foudroie la statue du bivouac Giordano

Il n’y aura eu au final qu’une seule grande dĂ©flagration venue saturer l’air d’Ă©lectricitĂ©. Mais que d’émotions. Le gros de la tempĂŞte passĂ©, il nous faut repartir pour atteindre notre objectif du jour, le refuge Regina Margherita (4553m). Mais nous ne sommes plus aussi fringants que lors de la première moitiĂ© de l’ascension. Ceux qui se sont sacrifiĂ©s pour former le trou dans la neige n’arrivent plus Ă  rĂ©chauffer leurs mains, l’altitude entame un peu plus notre physique crispĂ©, et pour couronner le tout, j’ai mal remis mon baudrier avant de repartir. Tel un pantalon trop large sans ceinture, je vais devoir le porter d’une main jusqu’à la fin de l’ascension. Car plus le temps de s’arrĂŞter Ă  prĂ©sent pour se rhabiller, il faut rejoindre le refuge au plus vite. Nous ne savions pas ce qui pouvait encore nous tomber sur la tĂŞte.

Au pied du bivouac Giordano
L’ascension continue tant bien que mal

Le grésil nous accompagnera jusqu’au bout, Bastien quittera la voie du col pour tracer une ascension la plus directe possible jusqu’au refuge, le genou de Jérémie le fera souffrir comme jamais, Warren aura la véritable impression de perdre ses doigts gelés, mais à force d’empressement et de ténacité, nous arrivons finalement à la porte du refuge avant midi. Je dis la porte, car nous ne pouvions rien discerner d’autre du bâtiment, nous étions littéralement dans le couvert nuageux, avec une visibilité nulle.

Arrivée au refuge Margherita

Une fois Ă  l’intĂ©rieur du refuge, la pression de la matinĂ©e retombe un peu, les corps se relâchent pour se mettre en mode rĂ©gĂ©nĂ©ration et n’alimenter plus que faiblement notre cerveau. Je dĂ©ambule alors sans but prĂ©cis dans les diffĂ©rents espaces du refuge le regard hagard. Plus assez d’énergie pour donner une intention Ă  mes actions, mais encore suffisamment pour capter quelques stimuli : je me rends compte qu’il y a beaucoup moins de monde ici qu’au Gnifetti. On sera une vingtaine tout au plus. C’est vrai que ces personnes nous ont regardĂ© avec Ă©tonnement Ă  notre arrivĂ©e : « Vous avez rĂ©ussi Ă  passer avec ce temps ? Â». Effectivement, nous auront Ă©tĂ© les derniers Ă  arriver au refuge ce jour-lĂ . Tous les autres avaient renoncĂ© derrière nous.

Une fois les affaires dĂ©posĂ©es dans notre chambre, et un repas de rĂ©confort pris (mais pas de douche, il n’y a pas d’eau liquide pour cela Ă  cette altitude), l’attente s’installe. Vraisemblablement, nous resterons dans les nuages jusqu’à demain matin. Impossible de sortir dans ces conditions. Les plus alertes comme Johann lancent un tournoi de UNO avec le guide. Ça apporte tout de suite un peu d’animation dans la salle Ă  manger. D’autres doivent se confronter malgrĂ© eux au mal de l’altitude : barre sur le front, nausĂ©e continue, souffle court et corps raplapla. Pour eux, l’attente sera d’autant plus longue. De mon cĂ´tĂ©, la nuit blanche de la veille et les Ă©motions de la matinĂ©e ont eu raison de ma rĂ©sistance au sommeil. Je finis par m’endormir sur mon lit pour une « longue Â» sieste salvatrice. Je retrouve dans mon rĂŞve ces personnes exceptionnelles qui ont construit ce refuge au dĂ©but du XXème siècle. Leurs photos jalonnaient les murs de la salle Ă  manger. Sans hĂ©lico, sans pĂ©trole, Ă  la seule force humaine et animale. Ces gens sont des hĂ©ros !

Vue depuis le refuge Margherita sur la botte italienne

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