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La Champagne face au défi climatique ☀️

Si, en 2003, la Champagne était la première région viticole du monde à réaliser son bilan carbone, l’urgence climatique la contraint aujourd’hui à accélérer le mouvement. Quelles sont les différentes approches pour favoriser sa transition soutenable ? Pour y répondre, la Chaire Bioéconomie et Développement Soutenable de NEOMA a mené une étude inédite qui vise à accompagner tous les acteurs de la profession.

Avec la bioéconomie, une prise de conscience de la finitude des ressources de notre monde économique, et un appel à la robustesse plutôt qu’à la performance

Nicolas Befort, en devenant le plus jeune directeur d’une Chaire de Bioéconomie dans une Ecole de Commerce en France, donne un signal fort sur l’importance d’une prise de conscience sur les changements de modèle en cours. La bioéconomie désigne aujourd’hui le mouvement de transition qui substituera la biomasse au pétrole dans toutes nos activités humaines. Mais plus largement, elle redonne un cadre fini au modèle économique actuel, qui repose sur des hypothèses de croissance et ressources infinies. Comme le disait  l’économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen dès les années 1970, il existe une interdépendances entre économie et nature, et donc l’existence de contraintes naturelles pesant sur l’activité économique. Et le biologiste français Olivier Hamant complète aujourd’hui cette réflexion, en appelant à remplacer la performance par la robustesse dans nos modèles actuels : “Tous les acteurs économiques vont devoir abandonner la fiction d’un monde stable, aux ressources abondantes, pour ancrer leur action dans la réalité : nous vivons dans un monde incertain par bien des aspects, aux ressources finies, ou le “tout fluctuant” devient la norme. Dans un tel contexte, la robustesse, cherche à maintenir un système viable sur le long terme, doit remplacer la performance, à l’origine de la plupart des dérèglements climatiques, comme les méga-feux ou les inondations, mais aussi l’effondrement de la biodiversité ou les pollutions globales“.

La Champagne face au tournant de la soutenabilité

Comme de nombreux secteurs, la filière du champagne connaît actuellement un double défi : un dérèglement climatique de plus en plus prégnant et des attentes de plus en plus fortes des consommateurs en quête de produits plus respectueux de l’environnement.

Si, en 2003, la Champagne était la première région viticole du monde à réaliser son bilan carbone avec Jean-Marc Jancovici, l’urgence climatique la contraint aujourd’hui à accélérer le mouvement.

A titre de comparaison, le CIVB n’a mis en place son bilan carbone qu’en 2007, mais a déjà réduit de près de 40% son empreinte depuis cette date.

En outre, la Champagne a une responsabilité accrue vis-à-vis d’autres vignobles, du fait des quantités produite, de l’importance de son marché export, et du poids plus important des bouteilles…

Champagne : une étude inédite identifie les leviers pour accompagner la transition soutenable du secteur

Dans ce contexte, comment faire de la transition écologique une transformation profonde du secteur qui aille au-delà d’une stratégie de gamme ? Comment mettre en place un élan collectif qui concerne toute la filière tout en préservant la diversité des structures sur le sujet ? Pour accompagner les acteurs de la profession face à ces défis, la Chaire Bioéconomie et Développement Soutenable de NEOMA, en partenariat avec la Caisse d’Epargne Grand Est Europe, a mené une étude inédite. « Aujourd’hui, l’innovation et la soutenabilité sont des défis majeurs car l’enjeu est que le champagne reste une source d’inspiration pour l’ensemble du secteur viticole, en France et dans le monde » explique Nicolas Béfort, Directeur de la Chaire. « Cette étude vise à alimenter la réflexion actuellement en cours au sein de cette filière déjà très engagée sur le sujet ». 

La filière du champagne : 3 profils d’organisations et 2 approches

Réalisée sur une durée de 3 ans, l’étude met en lumière trois catégories d’organisations selon leur degré d’avancement dans leur processus de transition environnementale (cf encadré ci-après) : les vignerons pionniers fortement engagés depuis 10 ans, les vignerons novices ayant démarré leur transition depuis 5 ans et les vignerons à la tête de petits domaines, dont le virage vers une production soutenable est plus récent.

Cette étude qui repose sur l’analyse de base de données et sur une vaste campagne d’entretiens menée auprès des acteurs de la filière a montré également que deux approches de réorientation stratégique existaient aujourd’hui parmi les professionnels du champagne :

  • L’approche « puzzle » : la transition environnementale est traitée de manière indépendante, par postes d’émissions de gaz à effets de serre (culture, verre, emballage, transport…), et déclinée en objectifs mesurables. « Cette réorientation nécessite souvent un arbitrage entre identité de marque et enjeux de soutenabilité, avec des incertitudes sur la perception du consommateur », explique Nicolas Befort. « Cette stratégie est surtout mise en œuvre par des organisations de grande taille, capables d’investir en R&D pour rationaliser les processus et élaborer des plans d’action dédiés ».
  • L’approche « holistique » : la durabilité est perçue comme un processus de transition globale, principalement orientée sur les modes de production. L’évaluation des pratiques est assurée via les labels qui structurent la professions (certification HVE, label Viticulture Durable en Champagne VDC, label BIO). « Ces différents labels proposent des référentiels complets de bonnes pratiques environnementales, avec le développement d’outils et de méthodes impactant l’ensemble des fonctions ».

Cette pluralité de réorientations stratégiques et de profils d’organisations pourrait faire craindre la division parmi les acteurs de la filière. Au contraire, l’étude montre que les deux approches coexistent chez les producteurs de champagne et qu’elles sont toutes les deux créatrices de valeur. Plus encore, cette stratégie historique dans le secteur, mise en place autour de l’idée d’un patrimoine à protéger, devient pour le champagne un avantage compétitif fort. « Le collectif joue un rôle déterminant grâce à une organisation interprofessionnelle très structurée qui agit depuis longtemps au nom de la marque Champagne. Tous les acteurs interrogés soulignent ainsi la nécessité de favoriser l’intelligence collective et l’innovation participative » complète Nicolas Béfort.

Trois mesures pour accélérer la transition écologique du champagne

Cette étude dévoile également trois mesures pour accélérer la mise en œuvre de la soutenabilité du champagne.

  • La formation des acteurs et la circulation des connaissances dans toutes les étapes de recherche et d’innovation représente l’un des leviers majeurs, via la mise à disposition d’outils pertinents et l’identification des trajectoires de transition réussies servant de modèles. « L’implication des coopératives et des réseaux existants est fondamentale pour favoriser la diffusion des bonnes pratiques ».
  • La généralisation des expérimentations est également crucialenotamment via la création d’un registre des expérimentations et le recensement des pratiques expérimentales. « L’une des pistes identifiées dans l’étude est la duplication d’expérimentations à différents endroits du vignoble d’un même procédé » ajoute Nicolas Béfort. « L’objectif final étant de généraliser les expérimentations ».
  • Le développement de boucles de circularité permettant de créer de nouvelles activités et de favoriser l’atteinte des objectifs de neutralité carbone est la troisième recommandation identifiée dans l’étude.

Trois profils d’organisations en Champagne

Parmi ces organisations, l’étude met également en lumière trois catégories d’organisations plus ou moins avancées dans ce processus de transition.

Les vignerons pionniers. Ils sont engagés depuis au moins 10 ans. Ces producteurs sont en mesure d’acheter des raisins et des vins clairs soutenables. « Cette catégorie de vignerons possède une forte capacité à structurer des communautés de pratiques et à transférer des connaissances de manière formelle ou informelle » complète Nicolas Béfort.

Les vignerons novices. Ils ont démarré la transformation de leur domaine il y a moins de cinq ans mais leur engagement impulse une dynamique forte pour l’évolution du secteur. Leurs expérimentations portent principalement sur la reconstitution de la biodiversité, les modes de culture et de vinification, et le bilan carbone de la production. « Ces vignerons font face aujourd’hui à trois tensions » analyse Nicolas Béfort. « D’abord, ils doivent souvent choisir entre verdir complétement la gamme ou verdir une partie de l’activité, conformément aux deux réorientations stratégiques possibles. Ensuite, ils se questionnent sur l’arrêt de la transformation après l’obtention d’un label ou sur la poursuite de la démarche dans une logique d’amélioration continue. Enfin, ils se trouvent confrontés à la problématique de créer une marque spécifique ou à maintenir la marque existante ».

Les vignerons ayant des domaines de petite taille. Il s’agit principalement de récoltants-producteurs. Ils ont une surface de production plus petite que les autres groupes et ils ont démarré leur conversion en agriculture biologique récemment, en réponse à une augmentation de la demande pour des raisins soutenables. « Les coopératives et les Maisons de Champagne jouent un rôle clé pour porter la transition dans ce groupe » note Nicolas Béfort.

Conclusion : une étude inédite identifie les leviers pour accompagner la transition soutenable du secteur

La formation des acteurs, la généralisation des expérimentations et le développement de boucles de circularité « vertueuse » en faveur de nouvelles pratiques apparaissent comme les leviers clés pour atteindre les ambitions de soutenabilité de la filière.