Qu’est-ce que l’essentiel ? Le confinement du printemps 2020 aura eu le mérite de nous faire expérimenter une tentative de définition de ce qui constitue l’essentiel pour un être humain moderne, en termes de biens et commerces accessibles dans un contexte de crise. Ainsi les commerces alimentaires (se nourrir), les pharmacies (se soigner) et les stations essence (se déplacer) ont tout de suite été autorisés à rester ouvert. Mais d’autres besoins ont entrainé à l’époque de forte polémiques. Que fait-on des biens non-alimentaires dans les supermarchés ? Doit-on autoriser les librairies ? Et si oui seulement la papeterie ou bien également les livres ? Pourquoi les cavistes ont-ils été finalement autorisés à réouvrir ? Boire de l’alcool est-il une nécessité en temps d’incertitude ? Plus que les livres ? On s’aperçoit aujourd’hui avec le recul qu’au-delà des besoins physiologiques, cette liste de biens essentiels, loin de correspondre à celle éditée par le gouvernement, est bien plus intimement liée au point de vue de chaque individu, en fonction de sa situation géographique, de son équilibre psychologique, de son mode de vie, de ses habitudes culturelles, de ses croyances ou encore de ses désirs du moment.

J’aime à prendre comme exemple celui du vin, que j’ai étudié un peu plus que qu’autres biens marchands au cours de ma vie professionnelle. Le vin est-il un produit essentiel ? Si je sors dans la rue pour poser la question aux passants, la très grande majorité s’accordera sans doute pour me dire que non, qu’il s’agit d’un boisson quit étanche plus notre plaisir que la soif, et ils auront bien raison. Pourtant, en regardant l’autre jour le documentaire de Magellan sur Arte TV, un détail m’a particulièrement marqué. Ainsi au XVIème siècle, alors que cette expédition fantastique en Caravelle s’élance pour rejoindre l’archipel des Moluques dans le Pacifique depuis l’Europe, le chroniqueur italien Antonio Pigafetta va s’inviter à bord et décrire précisément dans son journal de bord Le Voyage de Magellan l’ensemble de la cargaison provisionnée pour cette armada de 237 hommes :
7.000 litres d’huile
4.000 litres de poix chiche
3.000 litres de vinaigre
2.600 kg de lard fumé
2.200 litres de farines
2.000 litres de fèves
1.500 kg de poisson fumé
984 fromages trempés dans l’huile
872 kilos de raisins secs
732 kg de figues
640 kg d’amandes
600 kg de miel
250 tresses d’ail
100 cordes d’oignons
100 kg de riz
92 litres de pruneaux
70 boites de marmelade
53 litres de moutarde
3 cochons et 6 vaches
3 jarres de capres
…
et 175.000 litres de vin !

Oui vous avez bien lu, le vin à cette époque dépasse en quantité tout autre denrée alimentaire nécessaire à la survie de l’équipage pendant au moins 2 ans. Avec 175.000 litres au départ, chaque membre d’équipage s’assure 1 litre par jour de cette boisson alcoolisée, qui ne risque pas de croupir comme l’eau, et qui lui donnera plus de courage face à l’inconnu qui l’attend.
Ainsi cet exemple du passé nous montre bien le statut ambigu et évolutif que peut prendre tour à tour un même produit, en fonction de l’usage qu’il en est fait par la société, et l’image qu’il renvoie culturellement. Le vin est aujourd’hui un bien de pur agrément, avec des connotations culturelles fortes, en France tout du moins, même si elles sont aujourd’hui remises en cause par certains. Mais qu’en serait-il demain, si l’eau potable venait à manquer pour l’ensemble des populations ? N’existe-t-il la possibilité qu’il retrouve un jour son statut de bien essentiel pour venir pallier ce manque ?

Dans le film d’animation Le Vent se Lève du réalisateur japonais Miyazaki, le célèbre ingénieur et concepteur d’avion italien Giovanni Caproni apparait en rêve au héros de l’histoire pour lui poser cette question : “Que choisis-tu ? Un monde avec ou sans pyramide ?“. A travers cette question et ce choix, il cherche à lui faire comprendre que chaque création humaine n’est pas à priori bonne ou mauvaise, c’est plutôt le regard que nous allons porter dessus et l’usage que nous allons en faire, qui va déterminer son positionnement et sa valeur morale. C’est par exemple le cas de l’avion, tour à tour symbole du génie humain et de folles aventures dans les airs, responsable de destructions et souffrances insupportables pendant les deux guerres mondiales, puis moyen de transport magique au service du rapprochement du monde, et enfin aujourd’hui coupable désigné du changement climatique en cours.
Il y a ainsi pour chaque objet en lien avec la civilisation humaine une bataille morale à l’oeuvre, permanente et évolutive.
Il en va de même pour notre alimentation. Comme le rappelait notre professeur-philosophe Thibaut de Saint Maurice sur les ondes, nos habitudes alimentaires sont aussi des habitudes culturelles. Nous ne mangeons pas que sous la pression du besoin ou que ce qui est disponible, nous construisons avant tout notre humanité dans l’écart qui existe par rapport à notre instinct (cf. Gaston Bachelard “L’Homme est une créature du désir et non pas du besoin“).
Pourtant l’un des grands paradoxes de la bataille morale actuelle est cette injonction à revenir à l’essentiel, c’est à dire à nos besoins de subsistance, pour assurer la survie de l’espèce humaine toute entière. Face à cette impasse du dépassement des limites planétaires pour assouvir les désirs d’une humanité à 8 milliards d’individus, comment acter de manière volontaire la finitude de nos habitudes culturelles ? Des légumineuses plutôt que de la viande charolaise, de l’eau du robinet en lieu et place d’un pinot noir de Bourgogne, une pomme pour oublier la pavlova… même en ne restant que dans le registre gastronomique, ces décisions viennent heurter des croyances culturelles constitutives de noter identité, et c’est bien pour cela qu’elles sont si difficiles à prendre et tenir dans la durée.
Il y a donc un enjeu vital à venir nourrir individuellement et collectivement l’imaginaire de cet essentiel qui nous est promis dans un futur plus ou moins proche.
J’ai tenté de faire l’exercice sur mon produit de prédilection, le vin. Pourquoi ne pas revenir à une vision plus utilitariste ? Un vin plus faible en alcool, coupé à l’eau ou désalcoolisé, une bouteille unique seule capable d’installer un système de consigne à l’échelle nationale, une vignoble plus atomisé sur l’ensemble du territoire, pour rapprocher chaque grappe de vigne de son consommateur final… je ne dis pas que toutes ces évolutions ne doivent pas être prises, bien au contraire. Mais dans le même temps, elles ne me permettent pas à elles seules de garder ce lien émotionnel avec le vin. J’ai besoin d’une transcendance, de me rappeler que le métier de vigneron est l’un des plus anciens métiers du monde, au même titre que les musiciens et les poètes, qu’il est le fruit d’un savoir-faire minutieux perfectionné millénaire après millénaire, qu’il participe à la beauté du monde en sculptant les paysages qui m’entourent… et puis il y a cette chanson :
Après son écoute, la phrase du renard dans le Petit Prince m’est revenue “On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux”. Si nos yeux perçoivent la rationalité des choses, notre cœur renferme notre part d’humanité. Et sauf à vouloir la nier en cherchant à la sauver, nous ne pourrons faire l’économie ni de nos yeux, ni de notre cœur, pour imaginer l’essentiel de demain.